J'ai enfin pu libérer un coin du jardin qui était occupé par un réservoir d'eau à l'abandon, sur l'espace ainsi gagné j'ai construit une petite mare "écologique" contenant 600 L d'eau environ. Comme son nom l'indique je l'ai conçue de manière à créer un biotope le plus accueillant possible pour les différentes espèces animales évoluant près de chez moi, ce qui signifie qu'aucune espèce animale exotique y sera introduite. En effet les espèces exogènes représentent un danger écologique considérable et une véritable menace pour la biodiversité soit en rentrant en compétition avec les espèces indigènes occupant une niche écologique similaire, soit par prédation sur les espèces indigènes désarmées face à ces nouveaux prédateurs originellement absents de leur biotope.

J'ai souhaité faire de cette mare un biotope complet, c'est à dire que j'espère voir s'y développer le plus d'espèces possible. Etant donné que le  jardin n'est pas biologiquement isolé la colonisation peut se faire naturellement mais en partie seulement. En effet cette colonisation naturelle n'est possible que pour les espèces capables de se déplacer hors de l'eau sur d'importantes distances, or pour les autres il a fallu que j'intervienne. Tout d'abord j'ai voulu introduire une espèce de poisson afin de lutter contre la prolifération des moustiques, mais étant donné que la mare n'est pas très grande je me suis alors demandé s'il existait une espèce indigène évoluant naturellement dans ce type de milieu. De plus il est hors de question d'introduire une espèce représentant un danger à la survie des amphibiens.
Après quelques recherches j'ai fini par trouver le poisson idéal: le poisson du paradis (macropodus opercularis) un grand amateur de larve de moustiques, et du fait de sa petite taille ne représente pas un danger important pour les têtards, en particulier lorsque ces derniers dépassent une certaine taille les poissons les laissent tranquille.
Le poisson du paradis appartient à la famille des labyrinthidés, c'est à dire qu'il possède un organe spécial, le labyrinthe, lui permettant de respirer l'oxygène atmosphérique. Cette particularité est le résultat d'un processus évolutif autorisant ce type de poissons de survivre dans des eaux faiblement oxygénées. Ainsi ils sont capables d'évoluer dans des points d'eau sujets à de forte variabilité de ph, de température, de niveaux, et de survivre dans la boue d'une mare ou d'un cours d'eau asséché plusieurs jours en attendant le retour des pluies (bien entendu il est impératif que l'animal reste parfaitement humide pendant ce temps là).

Le poisson du paradis est une espèce très commune en Asie du Sud-Est. Ceci dit à Taiwan en raison de la pollution et de la dégradation des biotopes il a pratiquement disparu, et est dorénavant protégé par la loi (capture strictement interdite, commercialisation possible avec dérogation).
Depuis quelques années une politique de restauration des milieux dégradés et de réintroduction a cependant permis de voir réapparaître progressivement ce poisson dans quelques endroits. Cette réintroduction est d'autant plus encouragée qu'il est un auxiliaire de lutte écologique redoutable contre les moustiques. Un individu adulte est capable de consommer plus de 300 larves de moustiques par jour, ce qui en fait une alternative efficace aux pesticides de synthèse, encore faut-il bien entendu que la qualité de l'eau soit suffisante pour y permettre sa survie, pour cela l'assainissement et la restauration des biotopes dégradés est une politique incontournable.
Donc convaincu que ce poisson fera un hôte parfait pour la mare écologique du jardin je me suis décidé de m'en procurer quelques uns. Bien que cet animal soit protégé il est encore assez facile d'en trouver dans le commerce, en effet toutes les animaleries ayant pu prouver qu'elles vendaient ce poisson depuis au moins 5 ans avant la promulgation de la loi interdisant sa capture et commercialisation purent faire une demande de dérogation. De ce fait on les trouve encore assez facilement dans les vieux magasins d'aquariophilie.

Une photo de qualité médiocre mais permettant tout de même de deviner la beauté de ce poisson:


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J'ai voulu introduire également des crevettes d'eau douce. Ces dernières se nourrissant de déchets organiques  peuvent présenter un intérêt certain pour le bon équilibre de la mare, mais je fus confronté à la même interrogation qu'avec les poissons: existe-t-il une espèce indigène adaptée à un biotope type mare? Oui!
Lors de mes randonnées j'ai découvert une espèce de crevettes très abondante  vivant dans de petits ruisseaux en milieu forestier. Ces ruisseaux après à peine une dizaine de jours sans pluie forment des flaques d'eau stagnantes encombrées de divers déchets organiques, or j'ai constaté que ces crevettes étaient capables de survivre dans ces flaques ce qui signifie qu'elles peuvent manifestement s'accommoder à de grandes variabilités de température, de ph, et d'oxygénation de leur milieu, de ce fait elles font également des hôtes probablement adaptés à la mare. J'en ai donc capturé quelques spécimens pour les relâcher dans cette dernière, et effectivement deux mois après elles étaient toujours là non seulement en apparente bonne santé mais avaient également grossi.

J'ai introduit également des escargots d'eau, d'abord parce qu'ils permettent d'éviter l'éventuel prolifération des algues, mais aussi parce que les larves de vers luisants s'en nourrissent. J'attends avec impatience l'arrivée des vers luisants, en effet à Taiwan ils volent, formant la nuit un spectacle lumineux éblouissant de beauté.

Quant aux amphibiens, serpents et insectes aquatiques ils viendront d'eux mêmes des environs coloniser les lieux, ils sont par ailleurs déjà présents.

En ce qui concerne la végétation j'ai introduit quatre espèces indispensables au bon équilibre de la mare et ayant également une valeur esthétique appréciable. En plantes immergées j'ai mis des élodées (egeria densa). Il s'agit en réalité d'une espèce exotique originaire d'Amérique du Sud qui a colonisé toutes les régions subtropicales et est très communes dans les cours d'eau à Taiwan. Bien qu'il s'agisse d'une espèce exogène elle n'est pas sans intérêt en offrant un refuge aux alevins, têtards et différentes larves d'insectes et en ayant un fort pouvoir oxygénateur. Ceci dit je la remplacerai progressivement par une variété de plante indigène (ceratophyllum demersum), j'ai déjà quelques quelques pousses de cette dernière, mais le développement est long. En ce qui concerne les plantes flottantes j'ai mis des lentilles d'eau, une variété de fougères flottantes (azolla pinnata) et enfin des laitues d'eau. Ces dernières sont également exogènes et ont colonisé depuis longtemps la plupart des régions subtropicales au point de faire partie intégrante du paysage. Bien qu'invasive dans certaines régions du monde,  la laitue d'eau ne semble pas présenter à Taiwan un danger pour les écosystèmes, elle permet de contrôler l'évaporation et l'échauffement excessif de l'eau durant les fortes chaleurs de l'été, a un grand pouvoir purificateur, son réseau racinaire dense offre un bon refuge pour différentes espèces animales, enfin ses feuilles constituent un support pour les amphibiens et les larves de libellules lors de la métamorphose. De plus en cas de prolifération son élimination est relativement aisée. Ceci dit j'aimerais pouvoir remplacer les laitues d'eau par une variété de plante indigène offrant un intérêt écologique similaire, mais en dehors du nénuphare jaune de Taiwan je n'ai pas trouvé d'autres espèces locales. Or le nénuphare jaune de Taiwan est une plante rare protégée par la loi dont la commercialisation est interdite. Je connais un lieu où cette plante pousse à l'état sauvage mais pour d'évidentes raisons d'éthique je m'interdis d'en cueillir, donc en attendant de trouver une alternative je garderai les laitues d'eau.

En mots de la fin, concernant le coût de fabrication de cette mare il n'a pas pas excédé 150 euros, ainsi avec un peu d'huile de coude et pour un investissement modeste il est possible d'offrir un refuge pour les espèces animales locales et de contribuer ainsi modestement au maintien voire à l'enrichissement de la biodiversité de son voisinage. Et quel bonheur que de bénéficier d'un jardin exubérant de vie! C'est comme si on avait une miniature de parc naturelle chez soi.



 

Etape n°1: Mise en place de pierres afin d'avoir un aperçu de l'allure générale avant de commencer à creuser (la prochaine fois où j'utiliserai une corde à cet effet, les pierres c'est sacrément lourd à déplacer!)
On peut voir sur la gauche l'emplacement d'une première mare que j'avais creusée dans le passé. Elle était ridiculement petite et d'un d'intérêt écologique limité. Ceci dit pendant les vagues de chaleur elle offrait tout de même un point d'humidité apprécié par quelques grenouilles et crapauds, et attirait leurs prédateurs naturels que sont les serpents.
Pour l'anecdote les roches et les pierres furent pour plus de la moitié récupérées sur les bords de routes de montagne (éboulis) et du lit d'un torrent. Ne possédant qu'un scooter je fus contraint d'effectuer trois voyages chargé de près de 100 kg (peut être plus!) de pierres à chaque fois. J'ai eu peur pour le scooter dont les amortisseurs semblaient peu apprécier cette charge supplémentaire, ainsi que pour mon sac à dos probablement pas conçu pour supporter plus vingt kilos de caillasse, mais ils ont tenu le coup... :-)

 

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Etape 2: Le trou est fait, mise en place d'un premier revêtement qui servira à protéger la bâche imperméabilisante des cailloux tranchants.

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Etape 3: début de la mise en place des pierres après mise en eau.

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Etape 4: résultat presque final. Il ne reste plus qu'à laisser au temps faire son oeuvre afin que l'ensemble prenne de la patine et offre un aspect plus naturel et harmonieux.

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